Cette annonce a fait l’objet d’un coup de massue pour les ouvriers de l’usine, présente sur le site depuis l’après Première Guerre mondiale. Ainsi, dès le 17 février, son personnel s’est empressé de mettre en œuvre un mouvement de grève d’une semaine afin d’entamer un rapport de force avec la direction de l’entreprise. Katia, présente en compagnie de 80 autres collègues devant l’usine, peine à comprendre les raisons d’une telle décision “Nous annoncer de but en blanc qu’on va perdre notre emploi alors qu’on fait du chiffre, c’est mal perçu ! On nous a demandé beaucoup d’investissement, surtout depuis l’incendie. Et maintenant on n’est plus bons à rien, donc on nous vire comme des malpropres”.
Des résultats économiques controversés
Thierry Bazire, syndicaliste CGT, évoque un “foutage de gueule” en rappelant la bonne santé économique du site. En effet, les bénéfices de Lubrizol France se situent à 60 millions d’euros pour la seule année 2023. Et les fonds propres de l’entreprise atteignent les 760 millions d’euros.
L’inspecteur du travail Gérald Le Corre affirme pour l’union départementale CGT de Seine-Maritime que “même si leur activité a tendance à diminuer, ils ont amassé un tel pognon que cela ne peut justifier de telles suppressions de postes”.
L’entreprise a, de son côté, tenu à se défendre auprès de Mediapart, arguant que le groupe France “n’a pas versé de dividendes au cours des cinq dernières années, afin de garantir sa capacité d’investissement”. De plus, celle-ci justifie ce plan de licenciement par ‘une baisse de plus de 30 % de ses volumes annuels de ventes en Europe”, sur les dix dernières années.
Mais le syndicaliste perçoit ces licenciements comme une première étape dans ce qui s’annonce une longue période d’austérité pour les salariés du groupe. Il soutient également les divers montages financiers élaborés par celui-ci, liés notamment à sa holding située au Luxembourg. Le journal d’investigation Le Poulpe révélait déjà en 2019 les litiges qui liaient l’entreprise au fisc français.
Une délocalisation en vue ?
De nombreux syndicalistes interrogés au sujet de l’usine Lubrizol de Rouen craignent une future délocalisation, notamment vers l’Inde. Thierry Bazire affirme que le groupe invoque “des prétextes fallacieux pour aller ailleurs, là où ça coûte moins cher et là où les contraintes environnementales sont beaucoup moins exigeantes”. Il voit un lien évident entre la casse sociale actuelle et le précédent incendie de 2019 : “À Rouen, il y a certains produits qu’ils ne veulent plus fabriquer parce que le site est trop près de la ville. Ils préfèrent aller polluer ailleurs, sans inspection du travail, sans contrôles”.
En effet, Lubrizol France est actuellement mis en examen en raison de diverses infractions à la réglementation environnementale liées à la catastrophe de 2019. Les représentants syndicaux ne sont pas dupes face à un tel plan, conscients qu’ils font face à une première étape, annonçant des mesures encore plus drastiques. David Ruis, secrétaire de l’Union locale Quevilly-Couronne CGT, perçoit qu’il ne s’agit que d’un début : “Quand on supprime la moitié des effectifs, on voit bien qu’à terme ce qu’on vise c’est la fermeture définitive. Et après on connait la musique : la boite n’est plus viable parce qu’elle n’est pas assez forte, etc. C’est écrit d’avance”.
Quel avenir pour le mouvement social à Rouen ?
Dans ce contexte, le mouvement social au sein de l’usine pourrait s’intensifier à la suite de ce plan de licenciement, perçu comme “un super doigt d’honneur pour les salariés”, selon les mots du secrétaire de l’Union des victimes de Lubrizol, Christophe Holleville.
Alors même que la culture de cette entreprise a longtemps été perçue comme paternaliste, ce que Sonia, travailleuse chez Lubrizol Rouen, rappelle : “Ça me désole, parce que quand je suis rentrée ici, ils prônaient l’aspect familial, le respect des salariés. Le nouveau directeur nous disait qu’il était un peu comme un père de famille et qu’on était ses enfants. Ben clairement, là, tous ces enfants, ils les mettent à la DDASS”.
L’entreprise ne fait donc pas exception à la casse sociale qui frappe le pays, dans lequel 300 000 emplois sont menacés selon la CGT.