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Fútbol de Barrios : la jeunesse cubaine redynamise le ballon rond

Miné par l’échec de l’implantation d’un championnat professionnel et par des moyens presque inexistants, le football à Cuba dégringole depuis la Révolution communiste et se maintient dans l’ombre du baseball, sport national. Pourtant, depuis moins d’un an, la jeunesse de la Havane a monté de toute pièce une ligue, constituée actuellement de 17 clubs, regroupant des talents générationnels qui se retrouvent enfin dans une structure où la gestion leur appartient. Bien plus qu’un simple tournoi inter-quartier, la compétition Fútbol de Barrios s’implante de plus en plus dans le paysage footballistique cubain, à travers sa grande modernité et son impact social.

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L’équipe du Querejeta FC, championne en titre de la première édition de la ligue Futbol de Barrios Cuba (instagram : @fbcuba2024)

Football ou Cuba, qui fera le premier pas ? 

Récemment éliminée en barrage de qualification à la Gold Cup de la Concacaf après sa défaite contre Trinité-et-Tobago, la sélection nationale cubaine fait face à de nouvelles difficultés après l’espoir d’un retour d’une dynamique prospère. La plus grande île des Antilles occupe aujourd’hui la 163e place du classement FIFA masculin ainsi que la 91e place du classement féminin sur un total d’environ 200 nations. 

“Il n’en reste pas moins vrai que Cuba est un pays sous-développé et que ce sport nécessite beaucoup d’investissements” souligne Lázaro Fabián Ruíz Castro-Palomino, Président de la Peña Oficial Francesa de La Habana, collectif de supporters des Bleus dans la capitale cubaine, et de la Communauté des Peñas de Selecciones (CPS). Malgré tout, le gouvernement a fait son choix. En février 2025, les salaires mensuels des joueurs de la Serie Nacional de Béisbol, la meilleure ligue de baseball du pays, ont été rehaussés de 142% tandis que huit millions de dollars envoyés par la FIFA entre 2016 et 2022, pour améliorer les infrastructures footballistiques et la formation sur l’île, sont suspectés d’être tombé entre les mains de dirigeants corrompus. 

Couplé à cette instabilité institutionnelle, les critiques fussent à l’encontre de la sélection nationale et surtout de son entraîneur Yunielis Castillo en raison d’un football jugé “archaïque et sans idées” et suite à la non qualification de Cuba à la Gold Cup, compétition à laquelle son prédecesseur Pablo Elier Sánchez avait réussi à atteindre les phases de poule durant l’été 2023. Du côté des joueurs, ils “atteignent un certain âge et doivent remplir leur frigo” rappelle Ebert Christian Lil-Delis Semanat, l’un des fondateurs et photographe de la ligue Fútbol de Barrios, lui même joueur au sein de cette compétition et qui connaît les problématiques profondes du football cubain. 

Onel Hernández, évoluant en Championship, deuxième division anglaise, est considéré comme le joueur cubain le plus valorisé sur le marché (crédit : X/NorwichCityFC)

Cette situation a conduit à l’exil de plus d’une vingtaine de joueurs de la Perle des Caraïbes depuis 2002 à travers des fugues pendant les compétitions internationales, aux Etats-unis ou encore au Canada, laissant penser aux supporters de la sélection que ce contexte dissuade des joueurs comme Onel Hernández, joueur de Norwich City en Angleterre, de participer aux rassemblements. Ce dernier s’est défendu en affirmant, “Je ne joue pas là-bas pour l’argent, je ne veux rien de cela, je le fais pour mon pays”, marquant l’attachement permanent des athlètes cubains à leur terre de naissance malgré la crise socio-économique. 

Une ligue amateur sans moteur 

La Fédération Cubaine de Football est bridée par la situation économique et sociale du pays et ne parvient plus à générer l’engouement populaire autour de la discipline de part la pauvre valorisation des acteurs de ce sport sur l’île. “Il est vrai qu’à Cuba le sport est « amateur », mais il est nécessaire de mieux rémunérer les joueurs de football, les entraîneurs et les arbitres qui participent à la ligue cubaine de football, car beaucoup d’entre eux ont des familles et des problèmes, comme tous les Cubains vivant sur l’île.” nous témoigne Lázaro Fabián Ruíz Castro-Palomino. Depuis 1912 et l’introduction d’un championnat national de football, toutes les tentatives de professionnalisation de celui-ci ont été avortées, précisément à partir de 1962 avec l’interdiction de la pratique professionnelle du sport, encore en vigueur aujourd’hui. 

En 2024, la poursuite du championnat était impossible avec pour cause “qu’il n’y a pas de carburant pour le transport des équipes d’une province à l’autre” nous apprend Lázaro Fabián Ruíz Castro-Palomino. Le problème c’est qu’il n’y en a pas qu’un seul. Alors que les stades ne possèdent pas d’éclairage lumineux, de toits pour leur tribune ou d’un entretien basique de la pelouse, les équipes, elles, ont très peu de matériels d’entraînement et les horaires des matchs, en pleine après-midi, en milieu de semaine, limitent les organismes des joueurs. 

Lors du dernier rassemblement de mars 2025, aucun joueur du championnat cubain n’a été sélectionné, amplifiant la baisse de motivation des sportifs évoluant dans une ligue domestique qui n’a pas de système de relégation et de promotion comme la MLS. Mais contrairement à leur voisin du nord, les effectifs cubains sont absents des compétitions de la Concacaf et la Fédération peine à trouver des rencontres amicales pour permettre aux effectifs féminins et de jeunes d’acquérir de l’expérience. 

Mais dans cette crise, une lueur d’espoir semble vouloir guider le chemin, Cuba, pour la deuxième fois dans l’histoire de cette génération, s’est brillamment qualifié pour la coupe du monde des moins de 20 ans qui se déroulera du 27 septembre au 19 octobre 2025, au Chili, comme l’un des quatre représentants de l’Amérique central et du Nord aux côtés du Mexique, du Panama et des Etats-Unis. La jeunesse talentueuse de l’île a pour ambition de redorer l’image d’un football en pleine remise en question.

La sélection cubaine des moins de 20 ans s’est qualifié pour le prochain mondial en battant le Honduras dans une séance de tirs-au-but irrespirable (crédit : X/@Concacaf) 

L’initiative qui casse les codes 

C’est le projet qui est en train de révolutionner le football compétitif sur l’île des Antilles. A peine lancé il fait déjà l’unanimité, “dans le milieu footballistique, c’est la meilleure chose que nous ayons vu depuis des années à Cuba” atteste Lázaro Fabián Ruíz Castro-Palomino. La ligue Fútbol de Barrios, ou populairement appelée Liga de Los Rusos, créée en octobre 2024, est un tourbillon de modernité et elle apporte un vent de fraîcheur inédit au football cubain. 

Aux allures similaires avec la Kings League, tournoi récemment importé en France, ce nouveau championnat basé à la Havane a lancé une dynamique qui ne cesse d’impressionner. Composé de 17 équipes telles que Atlético de Boyeros ou Leones de la Lisa, cette compétition rassemble des jeunes cubains aspirant à vivre du football, certains ne viennent même pas de la capitale et se déplace spécialement sur le terrain de l’UCCFD « Manuel Fajardo », l’université qui héberge les matchs, pour disputer des rencontres qui se joue régulièrement les lundis, mardis et mercredis matin. 

“Le tournoi Fútbol Barrios Cuba a redonné de la motivation à de nombreux joueurs qui ont apprécié la dynamique de pouvoir avoir une visibilité sur leurs matchs” insiste Ebert Christian Lil-Delis Semanat qui est l’un des protagonistes de l’établissement du système d’assistance vidéo à l’arbitrage de la compétition, une première sur l’île. Alors que des championnats professionnels comme la Ligue 2 en France n’ont pas encore accès à cette technologie, ce tournoi amateur entreprend d’améliorer les conditions de tenue des matchs en introduisant, en plus de la diffusion en direct des matchs sur leur chaine Youtube, un outil révolutionnaire pour le pays. 

La diffusion en direct et la VAR, facteurs de la modernité croissante de la ligue Fútbol de Barrios (crédit : Instagram/@fbcuba2024)

C’est tout un écosystème stimulant qui entoure la compétition. Les rencontres sont tenues par des arbitres licenciés de la Concacaf, avec une réelle mixité entre femmes et hommes, chaque effectif possède un maillot personnalisé aux couleurs de l’équipe, une attention particulière est portée à l’esthétique des médailles et des trophées et les résultats paraissent rapidement et avec transparence. Cette dynamique pousse de nombreux joueurs de la ligue officielle de football du pays à venir tenter l’expérience, insatisfait de leurs conditions de jeu et du manque de reconnaissance. 

Un projet au delà des apparences 

Avec une dette publique autour de 48% du PIB, Cuba reste enlisé dans une crise à laquelle le pays va devoir consacrer du temps avant d’y sortir. Le sport reste donc une issue privilégiée dans cette situation catastrophique et les valeurs véhiculées par Fútbol de Barrios permettent aux acteurs de ce championnat de se concentrer sur la performance sportive plutôt que de penser aux problèmes du quotidien.

“Fútbol de Barrios a eu un grand impact sur le plan sportif et surtout social car les enfants sont très motivés et se sont recentrés sur le football et beaucoup se sont éloignés de la rue, de la drogue et des mauvais chemins, tout cela grâce au FBC, tout cela grâce au football.”

Ebert Christian Lil-Delis Semanat, photographe et co-fondateur du championnat Fútbol de Barrios Cuba

La jeunesse cubaine, propriétaire de son tournoi, a les cartes en main pour permettre à un sport de second plan de rayonner sur un territoire qui promet de lui poser certaines difficultés. Le prochain objectif sera surement d’étendre l’influence de Fútbol de Barrios dans les plus grandes villes du pays après la Havane comme Santiago de Cuba (430 000 habitants) ou Camagüey (310 000 habitants), pour offrir à tous les Cubains un meilleur encadrement dans la pratique du football et une bulle où seul le plaisir de faire du sport importe. 

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