La résistance bretonne a-t-elle été un facteur clé dans la construction d’une identité régionale forte après la guerre ? Peut-on parler d’un « héritage résistant » dans la culture bretonne ?
Il n’y a pas de résistance bretonne mais une Résistance en Bretagne qui, là comme ailleurs, se conjugue de bien des manières, notamment entre réseaux et mouvements. La Résistance est en effet intrinsèquement nationale, c’est-à-dire française, ce qui n’empêche pas qu’en diverses circonstances soit rappelé le fait régional. La Bretagne ne fait pas exception à cela comme en témoigne par exemple le nom de l’association Fidel Armor créée à Londres au cours de l’été 1940 par Lucienne Montgermont, une Bretonne, pour venir en aide aux hommes qui, ayant quitté la France, se trouvent alors dans la capitale britannique et bien souvent dans le plus grand dénuement. Au cours de l’été 1942, cette association prend le nom de Sao Breiz et édite un journal éponyme dont le titre complet est particulièrement révélateur pour notre propos : « Sao Breiz. Evit ar vro Gallek. Debout Bretagne pour la France ».
Pour autant, s’il y a un « héritage résistant » dans la culture bretonne, pour reprendre vos termes, c’est en négatif qu’il fonctionne. C’est plutôt en effet d’un traumatisme dont il s’agit. Pendant l’occupation, certains militants bretons ont choisi de collaborer avec le régime de Vichy, comme le marquis de Régis de L’Estourbeillon, qui a été décoré par Pétain en 1942. D’autres sont allés encore plus loin en s’alliant directement avec l’Allemagne nazie, notamment au sein du mouvement Breiz Atao. Ce passé trouble a laissé une trace profonde dans l’histoire du régionalisme breton, un sujet bien étudié par l’historien Sébastien Carney.
Il en résulte une éclipse durable de la « culture bretonne » qui ne prend, fondamentalement, fin qu’avec les années 1968 et l’arrivée à l’âge adulte d’une nouvelle génération de militants.
Existe-t-il un “roman national breton” autour de la résistance et de la guerre ? En quoi ce récit diffère-t-il du récit national français ?
Parler de « roman national breton » est délicat dans la mesure où une telle expression accrédite de fait l’idée qu’il existe aujourd’hui un mouvement national, voire nationaliste, breton. Or en 2025 bien rares sont celles et ceux qui revendiquent une telle affiliation tant le nationalisme est aujourd’hui connoté négativement. Il n’en demeure pas moins que l’on observe dans la lecture de la Seconde Guerre mondiale opérée par les militants de ce qu’il convient d’appeler « le mouvement breton » un certain nombre de tendances lourdes tendant à survaloriser certains événements et, surtout, leur « bretonnité ».
Plus que Breiz Atao donc, ce qui symboliserait, à les en croire, le comportement des Bretons pendant la Seconde Guerre mondiale, ce sont les 128 marins qui quittent en juin 1940 l’Île de Sein. Et peu importe que ceux-ci fuient alors plus l’avancée allemande qu’ils ne partent rejoindre le général de Gaulle et la France libre – puisque celle-ci, formellement, ne voit le jour que le 1er juillet 1940.
Peu importe que leur combat soit avant tout national, donc français : la mémoire, en tant qu’outil politique du temps présent, n’hésite pas à recycler les clichés les plus éculés et oublie rarement de souligner combien les Bretons sont « têtus », donc prêts à continuer la lutte, même lorsque le maréchal Pétain, un Français, dépose les armes.

Rennes écoute le général de Gaulle le 22 août 1944 – Collections muséales
Bien entendu, l’historien ne peut pas trouver son compte dans une telle manière de représenter la Seconde Guerre mondiale. Il en résulte, de temps à autres, un certain nombre de frictions comme lors de l’exposition Celtique ? organisée en 2022 à Rennes par le Musée de Bretagne. Mais les controverses qui en ont résulté ne sont que le résultat de l’activisme d’une poignée de militants qui, sous couvert d’engagement culturel, répondent à un agenda politique précis. Il est d’ailleurs assez significatif de constater que l’opinion publique, elle, a plébiscité cette exposition et n’a pas semblée concernée par les controverses, comme si celles-ci lui étaient en définitive complètement étrangères.
Diriez-vous que l’héritage militaire et résistant des Bretons, notamment à travers des figures comme Jean Moulin et les réseaux locaux, est suffisamment valorisé dans la mémoire collective et comment se manifeste-t-il encore aujourd’hui ?
Je ne suis pas certain que la Bretagne ait un rapport particulier avec l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Il ne faudrait pas réduire les Bretons et les Bretonnes aux militants du « mouvement breton », ce que l’on nomme l’Emsav. Dans la péninsule armoricaine, comme ailleurs, il y eut des Résistants, des collaborateurs… et des attentistes.
Quant aux héros dont vous parlez, je ne sais pas s’ils sont suffisamment mis en avant. Je ne suis pas certain que cela soit à moi de le décréter d’ailleurs : de quel droit ? Quant à Jean Moulin que vous évoquez, qui sait qu’il fut sous-préfet de Châteaulin, dans le Finistère, au début des années 1930 ? Pas grand monde et cela est du reste assez normal quand on veut bien se rappeler que son séjour fut en fin de compte assez discret.
En réalité, en Bretagne comme ailleurs, le temps fait son œuvre en faveur de l’oubli et d’une perte de sens. Je vous en donne un exemple qui me frappe et qui se situe chez moi, à Lorient, sur le site de l’ancienne base sous-marine érigée par les nazis pour remporter la bataille de l’Atlantique. Depuis 2014 y est érigée une stèle rendant hommage aux 48 « ouvriers morts lors du bombardement de la base de sous-marins le 21 octobre 1942 ». Lors de chaque anniversaire y est organisée une commémoration qui, je ne vous le cache pas, me dérange.
Car, aussi atroce soit le décès de ces hommes, ceux-ci étaient employés par le Troisième Reich et ont été tués par des bombes lancées par des avions américains, c’est-à-dire d’un pays en guerre contre l’Allemagne nazie et à qui nous devons quand même pour une très large part notre libération.
Et qu’on ne vienne pas me dire que je n’ai pas de cœur : dans les requis au travail forcé qui se trouvent alors sur la base figure mon propre grand-père ! Mais mon rôle, en tant qu’historien, est de recontextualiser les faits. Car la Seconde Guerre mondiale a un sens bien particulier qu’il serait, selon moi, très dangereux de perdre de vue même si, encore une fois, cela est inéluctable puisque c’est tout simplement l’œuvre du temps qui passe. Là est à la fois l’impuissance et l’utilité sociale de l’histoire en tant que science sociale.
Peut-on observer un lien entre la mémoire des conflits du XXe siècle en Bretagne et les engagements contemporains, comme ceux en lien avec la guerre en Ukraine ou le conflit à Gaza, notamment à travers des associations bretonnes qui portent des initiatives de soutien ou de mémoire ?
Je ne sais pas ce que vous entendez par « la Bretagne » : le Conseil régional ? Des bretons et des bretonnes ? Mais au nom de quoi pourraient-ils être considérés comme étant « la Bretagne » ? Je suis désolé de vous reprendre de la sorte mais je vous avoue que je me méfie volontiers de ces discours globalisants qui me semblent constituer la première étape vers des récits identitaires dont vous aurez compris qu’ils ne sont pas franchement ma tasse de café.
Dans la péninsule armoricaine comme ailleurs il y a des hommes et des femmes qui s’engagent en faveur des victimes du conflit au Moyen-Orient ou en Ukraine. Il y en a même qui le font au sein du monde combattant et, à Rennes, je pense notamment à Georges Ploteau et aux militants de l’Association républicaine des anciens combattants. Cette association, née de la Grande Guerre, est historiquement proche du Parti communiste et est très engagée en faveur d’un cessez-le-feu à Gaza. Mais je doute, encore une fois, que le sentiment d’appartenance – ou non d’ailleurs – de ces militants à la Bretagne puisse expliquer en quoi que ce soit leur engagement. Je vous en conjure : cessons de recourir à tout bout de champ aux identités pour expliquer le réel en cours !
Je me permets toutefois d’ajouter un dernier point pour conclure cet échange car il serait bon de ne pas perdre de vue que les mots ont un sens. Que des militants d’associations œuvrant en faveur de la mémoire de la Résistance s’engagent pour Gaza est une chose. Mais cela ne signifie pas que ce qui s’est passé le 7 octobre 2023 soit assimilable au combat mené pendant la Seconde Guerre mondiale par « l’armée des ombres ». Comme tout pays, Israël a le droit d’être critiqué et sans doute que le gouvernement de Benyamin Netanyahou doit appeler de ce point de vue une vigilance accrue. Mais rien ne justifie que les actes perpétrés par le Hamas le 7 octobre 2023 soit assimilés à la Résistance française pendant la Seconde Guerre mondiale. Du point de vue du répertoire d’actions employé, c’est même plutôt à l’occupant que ces actes odieux font songer.